Pourquoi des élèves d’un même niveau et d’une même classe peuvent mieux réussir et d’autres rester dans leurs difficultés ? Quelle peut être la source de l’échec scolaire ? L’explication peut se trouver dans l’effet pygmalion ou encore appelé l’effet Rosenthal.

Interview de Sylvain Delouvée Maître de conférence en psychologie sociale à l’université Rennes 2 (Par Jean-François MICHEL) auteur du livre « Pourquoi faisons-nous des choses stupides ou irrationnelles ? »

Est-ce qu’il n’est pas possible de relier l’échec scolaire avec le pouvoir des croyances ce qu’on appelle aussi l’effet placebo ?

Oui tout à fait il suffit de dire quelque chose pour que l’individu s’en persuade et ce qui est assez incroyable c’est que l’effet placebo va même jusqu’à des effets physiques. Je prends un exemple : je dis à quelqu’un « Ouh ! Toi tu somatises, tu es stressé, c’est mauvais pour le mal de dos » donc on intègre ce que l’on ressent physiquement être stressé être fatigué et donc je vais avoir mal au dos parce que je vais avoir des problèmes de dos et puis ça se transmet dans les muscles et ça me fatigue donc mes émotions mes sentiments sont capables d’influencer les choses dans mon corps. Bien entendu cela fonctionne dans le sens inverse. Si on fait quoi quelque chose de positif ou on dit quelque chose de à une personne comme quoi il va mieux, il pleut effectivement aller mieux.

Alors bien entendu on ne va pas guérir du cancer ou du sida en prenant une petite pilule sous prétexte qu’il y a un effet placebo et en pensant que tout ira bien. Simplement les croyances agissent sur des choses comme le stress qui peut générer des maux de dos. Les pensées peuvent avoir des  influences directes sur notre corps.

Alors en fait il suffirait de dire que j’ai mal au dos pour avoir mal au dos finalement . Ou est-ce un peu plus subtil ?

Cela ne marche que si des personnes sont déjà sujettes au mal de dos bien entendu. Si, par exemple, il s’agit d’un sportif qui n’a jamais eu mal au dos,  ce n’est pas parce qu’il va se dire de temps en temps « ah ! Je peux avoir mal au dos » où « il se peut que j’ai mal au dos où j’ai mal au dos » qu’il aura automatiquement mal au dos et que l’effet placebo ou l’effet des croyances va s’exercer sur son corps.

Est-ce que finalement ce phénomène de l’effet placebo ouvoire même prophétie autoréalisatrice ne joue pas sur l’échec scolaire ? Le jeune peut se dire « ah ben oui j’ai des résultats qui sont mauvais, mes parents m’ont dit que je n’étais pas très bon, voire même franchement nul. Comme cela a été relié par les professeurs donc c’est que je suis vraiment nul. Je me crois nul ». Alors que bien entendu ceci est faux? Le jeune, l’élève en question peut simplement avoir des lacunes qui se manifestent lorsqu’il est en cours ou face à des devoirs ou autres interrogations écrites ?

Oui tout à fait ! C’est une forme d’intériorisation de ce qu’on lui a dit : « tu es nul tu n’y arriveras pas ». Mais c’est peut-être aussi une justification du type « à quoi ça sert que je travaille puisqu’on m’a dit que j’étais nul . ». Alors bien entendu il peut y aussi avoir l’inverse qui se produit, à savoir « On m’a dit que j’étais nul et je veux leur prouver (aux parentes, aux enseignants) que je suis bon ». Mais quand l’élève a à faire aux enseignants auxquels on fait confiance, à ses parents auxquels on fait aussi confiance ou du moins qui ont une position de vérité, et que ceux-ci disent « Tu atteins tes capacités en cours et en gros ça serait bien que tu arrives à avoir ton bac » donc il y a une prophétie autoréalisatrice qui se met en place.

Vous connaissez peut-être l’effet pygmalion où ce que l’on appelle l’effet Rosenthal et les expériences qui ont été mené vis-à-vis des professeurs et de leurs élèves ?

Oui et j’imagine que cet effet pygmalion joue à plein dans ce contexte éducatif et surtout d’échec scolaire ?

Oui tout à fait. Les expériences menées sont tout à fait intéressantes. Dans le cadre de l’expérimentation, en début d’année, on explique à un enseignant que l’on fait passer un test d’intelligence qui a pour but d’évaluer la capacité des élèves. À chaque élève on donne des documents à remplir. Les élèves remplissent ce document en classe, sur leur table, et le remettre ensuite au scientifique. Par la suite, après examen de ces documents remis le scientifique annonce au professeur les bons et les mauvais élèves. Donc il désigne untel comme bon élève, untel comme mauvais élève car il a eu un score assez mauvais, ou en dessous de la moyenne. Rappelons que cela se fait en tout début d’année. Puis en fin d’année on regarde les résultats scolaires des élèves. Qu’est-il constaté ? Que les élèves ayant été désignés comme bons ont eu de bons résultats scolaires. Et ceux qui ont été désignés comme mauvais élèves ont eu des résultats scolaires plutôt mauvais ou en tout cas médiocres. Qu’est-ce qui se passe concrètement ? Admettons que Julie ait été désignée comme bonne élève et Paul comme mauvais élève. Quand l’enseignant va poser une question à Julie et que celle-ci se trompe l’enseignant va avoir tendance à se dire « ce n’est pas grave Julie c’est bien quand même. Continue tes efforts. Propose autre chose, cherche une autre solution » parce qu’il estime que Julie est une bonne élève.

Maintenant Paul se trompe. L’enseignant aura tendance à dire « Bon tu ne sais pas ! Si c’est pour dire des bêtises … réfléchit la prochaine fois ».

Ces réactions de l’enseignant sont tout simplement divergentes selon qu’il s’adresse à Julie ou à Paul, parce qu’il a une attente en fonction de ce qu’il croit être des élèves. Alors bien entendu les recherches de Rosenthal et cette expérimentation vont poser plein de problèmes en matière d’éthique et déontologique. Par la simple catégorisation, on a influencé les résultats scolaires des élèves en « manipulant » l’enseignant lui ne sait rien de tout cela, lui non plus ne s’en est pas rendu compte.

Bien entendu il y a eu des mesures correctrices auprès des élèves après cette expérience. Mais les enseignants qui ont participé à l’expérience n’avaient pas l’impression d’avoir favorisé certains élèves au détriment d’autres. Évidemment ça c’est dans le cadre d’une recherche avec des personnes extérieures mais on peut tout à fait transposer cette situation dans une classe ou chez un groupe d’élèves.  Lorsque le professeur fait passer un examen ou un contrôle écrit en début d’année en mettant les notes il catégorise aussi, quelque part, des élèves.  Donc parfois cela se joue dès les premières notes.

Donc il y a déjà d’entrée une catégorisation  des élèves par rapport à des notes par rapport à un premier examen. Cela donnera une impression (certes inconsciente) qui est complètement fausse !

Exactement. D’autant qu’il est aussi plus facile pour l’enseignant de catégoriser ses élèves en bons et mauvais élèves.  Ma mère, par exemple, était institutrice, (aujourd’hui à la retraite) en classe de primaire, niveau CP. Elle apprenait à écrire et à lire aux élèves. Elle m’a toujours dit qu’il était relativement de voir les élèves qui allaient s’en sortir et ceux qui auraient des difficultés dans leur scolarité de CP. Bien sûr elle se basait sur une expérience de 20 ans 30 ans d’enseignement.

Mais en même temps, cela signifie qu’elle utilisait des éléments extérieurs pour étayer son jugement. Comme du genre « Je le connais pas, mais ce que je connais de son frère il va plutôt faire une bonne scolarité ». Bon ce n’est pas une question de génétique mais plutôt une question de contexte social et culturel et de tout ce que l’on veut. Mais en même temps ma mère en tant qu’institutrice a catégorisé ces enfants-là dans des cases. Bien évidemment ça lui permettait aussi de travailler. Elle faisait des travaux en groupe : « voilà, vous travaillez sur ce type d’exercice je vous mets ensemble et puis les autres, qui ont un peu plus de difficultés vous travaillez sur autre chose. »

En fait elle signifiait implicitement aux enfants qui avaient des difficultés « bon ben je vous mets ensemble car vous avez plus de difficultés que les autres ». Mais cela partait d’un bon sentiment à la base sauf que cela revient à catégoriser. Le fait de mettre un enfant dans un groupe d’élèves qui ont les difficultés indique de façon non verbale et  tout à fait inconsciente à l’élève qu’il est mauvais.

Et le cerveau de l’élève, d’autant qu’il est jeune, peut mal interpréter. Parfois l’origine de l’échec scolaire se trouve là, prend sa source par cette initiative anodine qui est une façon là d’installer de façon insidieuse une croyance dans la tête de l’élève. Il va se dire  « Bah oui je suis moins bon que les autres ou en tout cas j’ai des difficultés que d’autres n’ont pas ».

C’est d’autant plus dangereux que l’on n’en a pas conscience ou en tout cas que l’enseignant donc ces pratiques pédagogiques n’en a pas conscience. Il part pourtant d’une bonne intention dans l’optique d’aider vraiment les élèves.

Oui et non parce dans ce cas de figure, même on en a conscience, on va essayer de rationaliser on va essayer de trouver des explications on va essayer de rationaliser son comportement, de trouver des explications dans tout une série de justifications. L’être humain aime à garder une constance dans son comportement. Et même si cela est contreproductif dans les faits, il va essayer de rationaliser. (C’est le bais de confirmation d’hypothèse en psychologie).

 

Le résumé audio de l’interview

 

Croyances et échec scolaire

 

L’effet pygmalion ou effet Rosenthal

Texte et interview © l’échec scolaire.com

 

Sylvain Delouvée Maître de conférences en psychologie sociale à l’université Rennes 2, il est rédacteur en chef de la revue Les Cahiers Internationaux de Psychologie Sociale et directeur de publication du site psychologie-sociale.org. Il est également le co-auteur de “Stéréotypes, préjugés et discrimination” (2008), “Psychologie sociale. Textes fondamentaux anglais et américains ” (2010) et l’auteur du “Manuel visuel de psychologie sociale” (2010).

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